En réaction à mon texte ''je suis noir et amérindien'' que j'ai envoyé dans ma liste d'envoi, j'ai reçu les conseils d'une personne qui me propose de ne pas me donner tant de peine avec le spectacle de l'émission Tout le monde en parle et les propos d'un imbécile et de tourner mon intérêt vers la littérature. La lecture.
Ce n'est pas avec les propos d'un imbécile que je me donne tant de peine, mais avec ceux qui lui ont donné la parole. C'est la somme de nos petites réactions et réflexions à des TLMEP qui permettrait, j'ose le croire, de maintenir un minimum d'équilibre dans cette tribune dominée par une starsystematisation à outrance de la parole.
J'ai la naïveté de croire que je peux contribuer un tout petit peu à sauver les dégâts que des imbéciles pourraient provoquer dans notre télé publique.
Deux millions de québécois regardent TLMEP. Je ne peux ignorer ce fait. Ce sont mes voisins, mes amis, mes enfants, mes collègues et plusieurs dans ma famille. Il y'a eu le Doc Mailloux dont tout le monde a parlé, mais il y'a eu aussi Fred Pellerin comme invité, quel plaisir de découvrir ce conteur. Son passage en soi à TLMEP est déjà un bon spectacle. Des moments comme ça, il y'en a eu plusieurs à TLMEP, il faut le reconnaître aussi..!! Prix de soulagement pour ceux qui regrettent le bon temps des Beaux dimanche..!
J'adore la littérature. Je l'ai étudié et je l'enseigne à ma manière, à des prisonniers. Jeudi dernier, j'ai offert des romans et des recueils de poésie à 10 détenus. Parmi les dix, huit étaient des noirs, tous issus des gangs de rue. Un détenu sur six à la prison de ''Bordeaux'' à Montréal est noir..!! Leur littérature m'intéresse mille fois plus que celle de Proust. Leur rap me parle droit au coeur. Dans leurs mots, il y'a tout un imaginaire fait de rage, de roche et de tendresse. De vie.
Je ne raconte pas la réaction des détenus noirs aux propos de Mailloux. Ça serait trop long. Je dirais simplement que des propos, diffusés à une heure de grande écoute, qui laissent entendre que des noirs seraient moins intelligents que des blancs, consciemment ou inconsciemment (et aussi incroyable cela peut-il paraître pour certains), n'aident pas certains jeunes noirs, pris dans l'univers de la criminalité à se relever, à rebondir, à se résilier. Certaines rumeures ont de graves conséquences dans l'inconscient collectif. Dans la réponse de Mario Clément et Guy-A Lepage à un commentaire que je leur avait envoyé le lendemain de cette émission, il y'a ce passage qui me trouble.
''Comme ils existent dans les sous-terrains de notre société, il n'a fallu qu'une question pour voir émerger le racisme et la xénophobie en toute candeur''
Cela fait plus de 15 ans que je fréquente le sous-terrain le plus caché de notre société et je sais, par les histoires et les témoignages qu'on me confie, que ça ne prend pas parfois grand chose pour un jeune de tomber dans les pièges qui le conduisent à la délinquance. L'image des noirs dans les médias, connaît un début d'amélioration. L'itinéraire et l'aboutissement de Michaëlle Jean, en est la preuve. Si j'ai une peine, c'est de voir ce que moi et des dizaines d'autres éducateurs essayons de construire auprès de ces jeunes noirs, d'autres, avec quelques mots peuvent le détruire. Mais, lorsqu'on ouvre la porte de la maison à un éléphant fou furieux, il faut s'attendre à des ravages.
Je me rappellerai toujours de cet ex-détenu haïtien, aujourd'hui déporté, qui m'a dit un jour ''Je vole ceux qui m'ont volé''. Il faisait allusion aux blancs qui ont transporté ses ancêtres d'Afrique en Amérique. J'avais beau lui dire qu'on se donne les arguments qu'on veut pour justifier le mal qu'on fait aux autres, que ce n'était pas rendre hommage à ses ancêtres que d'exploiter leur mémoire. J'avais beau lui rappeler que l'esclavage est terminé, que les noirs sont maintenant libres, il y'avait quelque chose dans ses regards qui me dépassait. J'avais fini par lui dire que s'il haïssait tant que ça les blancs, il devrait commencer par moi. Dans sa réponse, j'ai découvert une intelligence et un humour qui ferait rougir les Mailloux de ce monde, ''Mais toi Mohamed, tu n'es pas blanc...''.
Cet homme, qui a grandi au Québec, vit aujourd'hui dans l'enfer des rues de Port-au-prince, éloigné de ses trois enfants restés ici. Ce qui l'attache à la vie, un cahier et un crayon. L'intélligence l'a déporté. La littérature le tient en vie...
Ce qui me peine, c'est de savoir pertinemment que certains discours offensants, réducteurs, et haineux, que Clément et Lepage nous invitent à discuter publiquement et ''dix fois plutôt qu'une'', ouvrent des blessures plus qu'ils ne favorisent un véritable débat sur le racisme. Ce qui me peine c'est de voir des émissions dîtes sérieuses intérroger des scientifiques pour vérifier les propos du Doc, comme si on était encore à l'époque de Darwin. Ce qui me peine et m'indigne encore plus, c'est de savoir que la misère des uns est exploitée au profit des autres. Quand la misère est expliquée par des conditions génétiques, quand le goût de l'argent ne laisse pas grande place à la conscience sociale, ça me rappelle la phrase de mon ami haïtien déporté ''je vole ceux qui m'ont volé''.
La traite des noirs n'est pas tout à fait terminée. Il faut regarder la télé pour le constater.
Mohamed Lotfi
PS: À Radio Canada, il n'existe pas comme en France, des émissions comme Culture et dépendance, Campus ou Envoyé spécial. Des forums de qualité ou les enjeux sociaux sont abordés avec sérieux. Aucune émission de la télévision de Radio Canada ne le fait. L'émission Le Point ne peut pas à elle seule tout aborder dans un temps qui ne permet pas d'approfondir les questions.